L'Escamoteur - Un son, un texte, un visuel > Le Sonotone > Digger aux origines de la techno – Partie 3 : Détroit

Digger aux origines de la techno – Partie 3 : Détroit

Digger aux origines de la techno – Détroit - Visuel de Marie Casays, article à lire sur lescamoteur.fr
Visuel de Marie Casaÿs (2019)

Si la techno puise ses origines de styles musicaux et de lieux divers (cf. le disco et le post-punk ou encore la musique afro-américaine), c’est dans la ville de Détroit dans l’Etat du Michigan que son identité se cristallise au tournant des années 1990.

Ville phare de l’industrie automobile des Trente Glorieuses, Détroit est une motor city marquée par un contexte urbain et social très particulier. Tout d’abord, l’exode des populations blanches dès la fin des années 1960 (white flight) poussent les familles noires américaines à se retrouver dans les ghettos du centre ville. Ensuite, la crise industrielle de la fin des années 1970 crée un schisme industriel très marqué. La techno est déterminée par cet imaginaire délabré de la crise. Cette situation va créer un terreau propice au développement de cette musique. Plus explicitement, les artistes de Détroit vont être fascinés par l’italo-disco, la new wave qu’ils trouvent exotiques et futuristes. Cette musique venant d’un ailleurs parle de leurs espoirs de sortir d’un cadre urbain désolé et isolé qui est incarné par l’imaginaire et l’utopie de l’an 2000. Pour commencer ce retour historique musical, je vous invite à écouter le titre « Techno City » sur lequel la voix de Juan Atkins est transformée afin qu’elle sonne comme ancienne et mystérieuse, reflétant la vieille soul de Détroit tout en incitant à travers ces paroles à découvrir cette ville.

Première génération

La première génération d’artistes de Détroit naît donc dans ce contexte de white flight, de crise industrielle et de fossé communautaire. Ils sont à 95% noirs et à 80% issus de la classe moyenne mais ils sont marqués par une forte conscience sociale et politique. Cette dernière n’est pas tant exprimée à travers les paroles des morceaux mais davantage par leurs actions quotidiennes et notamment dans leurs relations aux quartiers pauvres. En effet, la musique reste pour eux une échappatoire. Ce son nouveau est imprégné des deux aspects caractéristiques de la techno. D’un côté, il y a un son spirituel, rêveur, mélancolique. Cette sorte de techno soul assez mélodieuse qui traduit une forme de spiritualité technologique. Le titre « Icon » de Derrick May révèle cette mélancolie urbaine et technologique qu’il nomme lui-même « techno-soul » ou « hi-tech soul ». De l’autre côté, il y a un son vindicatif, percussif qui se retrouve notamment dans le titre de Juan Atkins « Techno Music » dont la synthèse vocale du morceau est identique à celle utilisée par Kraftwerk dans l’album Computer World sorti en 1981. Les premiers morceaux de Jeff Mills et d’Underground Resistance sont aussi emprunts de cet aspect percutant de la techno.

Lorsque cette musique arrive en Europe dans les années 1991-1992, les artistes de Détroit comme May, Atkins ou encore Kevin Saunderson y trouvent un marché très important où ils rencontrent un public. Au même moment, le son se durcit en devenant plus percussif et s’éloigne un peu de l’esthétique de départ. Le public européen issu d’une autre culture et d’une autre classe sociale réagit de manière différente à la musique et recherche quelque chose de très pur et dur alors que les artistes de Détroit avaient un imaginaire presque plus intellectuel créant un choc des cultures. Ainsi, comme la house un peu avant elle, c’est son exportation en Europe et notamment dans les raves anglaises ou dans les clubs belges que la techno sort de l’anonymat et continue à se transformer.  

Seconde génération

Dans les années 1990, la seconde génération est très emprunte du contexte d’euphorie et d’optimisme voire de l’âge d’or du début des cette décennie. En effet, cette période est marquée d’une forme d’utopie politique et économique d’avant l’an 2000. Sur le plan politique, la chute du mur de Berlin, la fin des dictatures dans les pays de l’Est avec la dislocation de l’URSS en 1991, la fin de Reagan avec le retour des démocrates aux Etats-Unis ainsi que la fin de Thatcher au Royaume-Unis créent une vague d’optimisme. D’un point de vue économique, le début des années 1990 est marqué par une relative bonne santé économique avec moins de conflits armés avant le retour de la guerre du Golfe ou de la guerre en Yougoslavie. Culturellement, c’est à partir de ce moment là que la cyberculture est théorisée et qu’est proclamée la déclaration d’indépendance du cyberespace par Al Gore en 1994. Le terme d’utopie est très présent chez les raveurs qui ont l’impression d’inventer une nouvelle musique. De nombreux artistes techno appartiennent à ce mouvement des années 1990 avec notamment Underground Resistance (UR).

Sur cette scène représentée à la grande majorité par des noirs américains, le  Canadien Richie Hawtin fait exception. Son label Plus 8 fondé avec John Acquaviva est central et sa troisième parution comprenant le titre « Technarchy » de Cybersonik porte l’inscription « The Future Sound of Detroit ». Hawtin sous son pseudo  F.U.S.E (Further Underground Sound Experiments) produit l’EP Subtance Abuse qui traduit cette nouvelle intensité percutante et industrielle de la TB-303 Roland dont s’est nourrie la techno en Europe (cf. notre article sur l’acid)

Avec la création d’UR par Mike Banks et Jeff Mills, ce dernier dit que l’idée était de « littéralement : fonder une résistance à l’overground. » Il est important de souligner que Mike Banks a appris la musique à l’Eglise (orgue). Cela traduit une forme de spiritualité qui peut sembler étrange mais qui est centrale pour ces musiciens. Avec l’arrivée de Robert Hood – lui-même pasteur – et Jeff Mills apparait la techno minimale. Ce terme est utilisé à partir de 1994, suite à la sortie de « Minus » qui par son titre annonce le programme et les caractéristiques du morceau. Par la percussion du détail se crée une structure épurée caractéristique de la techno minimaliste.

La musique de Carl Craig traduit quant à elle l’héritage du jazz avec une vision spirituelle de la techno avec des morceaux comme « Mind of A Machine » (titre majeur de son premier album Landcruising) sur lesquels on peut entendre à la fois l’aspect mélancolique de la techno mais qui peuvent également être très percussifs. Encore une fois, la musique de cette génération d’artistes traduit les deux caractéristiques de la techno avec la résonance industrielle d’un côté et la mélancolie technologique de l’autre. De plus, elle réalise une forme de synthèse des différentes influences musicales créant une techno singulière et moderne. Là aussi cette musique voyage jusqu’en Europe et certains morceaux de ces artistes sont typiques des raves parisiennes comme « Star Dancer » de The Martian caractérisé par un groove très puissant, un travail sur la basse et ce côté assez cosmique presque trance.

Depuis Détroit, la techno s’inscrit donc dans un territoire globalisé et les échanges entre les États-Unis et le vieux continent ne vont cesser de modeler cette musique. Elle s’est construite à partir des différents contextes socio-culturels et politico-économiques qui ont influencé son univers mélodique et de la création de nouvelles machines et technologies qui ont marqués ses tonalités percussives.



Le son : Playlist de Albane Pedone avec Juan Atkins, Derrick May, Further Underground Sound Experiments, X-101, Robert Hood, Carl Craig & The Martian.

Le texte : Albane Pedone.

Le visuel : Marie Casaÿs est de retour ! Suivez-la sur Instagram pour savoir où trouver sa prochaine exposition.

Related posts

Comment