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L’acid, c’est quoi l’acid ?

Luce Terrasson et Indira Reinikainen pour L'Escamoteur sur l'acide acid l'acid

En 1972, le Japonais Ikutaro Kakehashi fonde le jour de la Saint Parfait son entreprise « Roland Corporation ». Vous aussi vous trouvez que le nom sonne bof japonais ? Déjà costaud en naming à l’époque, l’ami Ikutaro s’était dit qu’à l’export ce serait plus simple d’avoir un nom à consonnance ricaine – prononcez donc « Wolènd » contrairement à ce que nos amis amateurs de cochonaille pourraient penser. Certains ont a posteriori poétisé le nom de cette entreprise en affirmant qu’il faisait référence à la Chanson de Roland, joyau moyenâgeux de notre culture anglo-normande. On ne saurait donner raison ou tort à cette anecdote. Ce qu’on peut faire par contre, c’est écouter des milliers de musique qui n’auraient pas cette sonorité si particulière si elles avaient utilisé un autre clavier que le Roland Transistor Bass-303, synthétiseur commercialisé par l’entreprise au début des années 1980 et qui donna après quelques pirouettes son nom à tout un pan de la musique électronique : l’acid, faisant référence à la acid house. Retour sur la genèse d’un échec commercial et son grand détournement entre l’univers des clubs chicagoans et le Ennio Morricone de Bollywood.

1981 : Des boucles pour geeker sur sa guitare

Fin 1981, l’entreprise japonaise Roland Corporation sort donc un nouveau synthétiseur : le Roland Transistor Bass-303. Le principe est simple, il s’agit de reproduire une basse de manière synthétique. Le son n’est pas physiquement palpable (une corde sonnerait quand on y passerait son doigt), il est enregistré et sort si on appuie sur un bouton qui lui correspond.

Derrière le TB-303 (c’est comme ça que l’appellent les puristes) il y a l’idée d’accompagner les artistes pour qu’ils puissent répéter seuls. C’est le deuxième des synthétiseurs Roland à intégrer dans ses fonctions un séquenceur. Ainsi, on peut créer des séquences et les répéter à l’infini. Imaginez : 1, vous reproduisez votre petite ligne de basse sur le synthé ; 2, vous sortez votre guitare et vous enchaînez sur cette ligne de basse qui tourne en boucle. C’était en tout cas l’idée originelle de ce synthétiseur : permettre aux guitaristes de répéter seuls.

Le plus surprenant est qu’il n’y avait pas à proprement parler de recherche esthétique derrière ce nouveau clavier. Il s’agissait juste de répondre à un besoin imaginé chez les guitaristes contemporains, le clavier permettant de créer plus ou moins facilement des nappes pour les accompagner. Bien évidemment, on n’a pas de trace de cet usage maison. D’ailleurs, a priori ça a bof marché étant donné que la production de ce clavier s’est arrêtée dès 1984.

1982 : Des basses pour mélanger traditions indiennes et disco

Une des premières traces sonores de la TB-303 est celle laissée par un producteur indien. Compositeur pour l’industrie bolywoodienne, à l’époque Charanjit Singh a déjà à son actif de multiples bandes-son quand il ajoute une TB-303 à sa collection de claviers (chacun son truc…).

A l’époque, le disco commence à bien poindre le bout de son nez dans les BO. En témoigne par exemple la bande-son du film Disco Dancer de Bappi Lahiri sorti en 1982. Quand on l’écoute d’ailleurs, on ne retrouve rien d’autre que la mélodie d’un certain T’es OK de Ottawan, sorti 2 ans plus tôt sur Carrère (ndlr, le label du producteur de Sheila).

La mondialisation culturelle fait donc son effet et certains se l’approprient avec plus ou moins de finesse. Charanjit Singh a pour sa part un projet génial : reprendre les Ragas, ces thèmes indiens traditionnels, et les adjoindre d’une touche de TB-303 pour les basses, TR-808 pour les rythmiques (autre joujou de Roland sur lequel on reviendra en temps voulu). Sur le verso du vinyle sorti à l’époque chez HMV, on lit d’ailleurs « all the sounds electronically created by the latest Roland equipment ».

Le Raga, c’est un cadre mélodique lié à un sentiment, une saison ou un moment du jour. En gros, on fixe entre 5 et 7 notes qu’on peut utiliser et c’est la composition de ces notes qui indique le thème du raga. L’album compte 10 titres, il s’appellera donc Ten Ragas To A Disco Beat, et voici ce qu’on peut lire en guise de description de ces titres, toujours au verso du vinyle :

« Les sonorités d’instruments indiens (la flûte, le santour, la vînâ, le pungi ou encore la shehnai) sont tous le fait du même synthétiseur. Pour la première fois, Charanjit Singh réussit à retranscrire le son de la « tampura » (ndlr, le tambour) avec un synthétiseur électronique. Dans Raga Bhairavi, ce qu’on pourrait penser être un chœur entonnant « Om Namah Shivae » est lui aussi le fait du synthétiseur. Dans Raga Meghmalhar, il imite un orage suivi de la pluie suivi d’un paon. Dans Raga Todi, ce sont les gazouillis d’un oiseau qui éveillent des images d’aube naissante. »(Référence)

Inutile de dire que l’album fut un flop. Inutile aussi de dire que 35 ans plus tard le vinyle se vend à plus de 500 balles sur Discogs, le bon coin des vinyles.

1987 : Chikaka, Chikacha, Chich-Kebab, Chik sans provisions… Chi-ca-go !

On suit tranquillement le soleil d’Est en Ouest pour tout logiquement finir là où tout commence. On a jusqu’ici parlé d’échec et de musique de niche mais la TB-303 est surtout connue pour être l’initiatrice d’un nouveau genre musical : la house acid.

Dj Pierre, Spanky et Herb J (trio plus connu sous le nom de Phuture) ont produit un morceau que le dj Ron Hardy passait dans une boîte de Chicago. Quand ce son passait, le patron disait, tous les jours, de bonne ou de mauvaise humeur, les dents lavées ou non : « [this is the mother fuckin’] Ron Hardy’s Acid Track » (ndlr, comprendre la chanson qui passe quand les gens sont sous acid).

Bien évidemment l’histoire est plus compliquée que ça et comme pour toute nouvelle culture née sans que ses créateurs sachent qu’ils faisaient un si grand pas pour l’humanité, c’est 10 ans plus tard que tout le monde s’est réveillé et a essayé de mettre son empreinte dans le truc, se prétendant l’initiateur du système, trouvant sa petite histoire qui sonne bien…

Toutefois, en bon historien, on dira que ce qui demeure ce sont les faits. Et ce n’est pas mentir que de dire que la première sortie physique qualifiée de house acid et émanant de Chicago est le track I’ve Lost Control de Sleezy D, et c’était en 1985.

2017 : All We Need Is Acid

                Certains diront que c’est un fait un peu moins historique que les autres et on leur donnera entièrement raison. De l’histoire, nous passons à la mémoire. Dans l’idée de conserver l’héritage de la reine TB-303, un groupe de potes a fondé un groupe de partage musical exclusivement tourné autour de cet instrument. Y sont disponibles des centaines de références que vous pouvez compléter selon votre bon goût. Le lien est par ici.

Et si vous trouvez qu’apprendre en s’amusant connaît la variable « découvrir de nouvelles musiques en buvant des pintes pas chères » on vous invite à rejoindre L’Escamoteur et All We Need Is Acid pour une soirée au top le vendredi 4 janvier. Ce sera au 9B et nous fêterons les Fauste, d’après une vierge et martyre du pays d’Armagnac.

 

Signature et crédits :

Le son : On (Indira & Nils) a fait une playlist mais l’idéal reste de venir le 4 janvier pour voir du LIIIVE.

Le texte : Nils Savoye, qui sera d’ailleurs aux platines pour un set 100% vinyles. Vous pouvez lire ses autres article ici.

Le visuel à 4 mains : Luce Terrasson [son site -> luceterrasson.com ; son IG -> @lucetrsn] & Indira Reinikainen [son Ig -> @rnkic]

Parmi les lots à gagner pour notre tombola de l’acid vous trouverez des bijoux (au sens imagé entendons-nous) de leur confection.

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