Mise à nu ou mise à mort ? Hate, une pièce de Laetitia Dosch

Laetitia Dosch Hate - Un visuel de Lucile Fauchier pour lescamoteur.fr

La scène est couverte de terre battue, entourée de rideaux où est projeté un paysage peint style renaissance. Nature morte sur rideaux de théâtre. Quatre cordes délimitent un carré, une scène dans la scène, pas de doute, on va voir un spectacle, une fiction, c’est compris. Mais en son milieu se tient un cheval blanc-gris, très grand, majestueux, bien vivant lui et pas humain. Laetitia Dosch se trouve à l’un des côtés du carré. Elle enlève sa robe et découvre son corps diaphane, avec pour seule parure une banane dans laquelle une épée est enfichée. Aussi nue que l’animal, elle entre dans le carré, et le spectacle commence.

Apprendre à aimer l’imprévisible

C’est rare de voir des animaux sur scène, et c’est toujours déroutant, parce qu’il y a une part d’imprévisible qui d’un coup prend toute la place. Et si le cheval se ruait sur elle ? Et s’il sautait la barrière et s’installait dans le public ? Et s’il décidait tout à coup de s’endormir ? Et si, et si, et si.

Lætitia, elle, parle au cheval, elle parle au cheval tous les soirs, ils se connaissent et probablement se reconnaissent. Mais nous, spectateurs, il faut qu’on apprivoise l’animal et qu’il accepte de nous apprivoiser. Il faut qu’on adhère à l’imprévisible et qu’on se réjouisse de l’événement. Ceux qui disent que l’essence du théâtre est l’imprévisible vous mentent : chaque scène est répétée, assidument, par les acteurs et le hasard y trouve une place finalement infime dans la représentation finale. Ou alors voilà, il faut un cheval, un enfant, quelqu’un de tout à fait innocent ou naïf pour qu’une part d’imprévisible existe.

Ainsi, le spectacle change et se transforme en fonction du cheval, fascinant cheval sur une scène de théâtre, de ses états d’âme, de ses allers et venues dont l’actrice se joue avec virtuosité. Il supplante une partie du discours, il absorbe notre attention : s’il baille alors qu’elle parle de La Jungle de Calais, nous rions de bon cœur. S’il nous tourne le dos nous en sommes déçus, et elle s’évertue à le faire nous regarder.

Pour moi, c’est de ça dont parle ce spectacle : de notre capacité à aimer l’imprévisible, à y adhérer. De cet imprévisible qui finit par manquer à nos sociétés où nous sommes bien rangés dans nos maisons, dans nos bureaux ou même sur nos chaises de théâtre. Ça parle du même coup de notre capacité à s’apprivoiser les uns les autres, à accueillir une rencontre, et à questionner notre rapport à cet autre. Car toute rencontre relève finalement du hasard, et c’est cette appréhension du hasard qui commence ou pas une histoire. Ici commence donc une histoire de théâtre, et une rencontre avec un cheval mais surtout avec Laetitia Dosch. Parce qu’à la fin du spectacle, on a tout à fait l’impression de la connaître, elle, cette femme-enfant, cette femme sans enfants, cette femme dure-douce qui préfère les animaux aux hommes et la fiction à la réalité.

Une flamme dans le lac gelé

Laetitia Dosch a du mal avec ce monde « ambiance fin de race ». Elle a du mal avec ce monde où les rapports entre les hommes et les animaux, les hommes et les femmes, les hommes et les hommes, sont des rapports de domination et de soumission en fonction de notre statut, de nos origines, de notre sexe, de nos goûts, de notre travail. Elle a beau énumérer tout ce qu’elle a accompli cette année, ses voyages, ses prix, son temps donné aux autres, elle n’arrive pas à comprendre à quoi ça sert tout ça. A quoi ça sert ? Toujours ce petit lac gelé au fond du cœur, ce petit lac gelé qui l’empêche de voir la beauté, qui l’empêche d’aller bien.

Mais en fait si, si, il y a eu cette petite lueur sur un tournage aux États-Unis. Dans le tournage de ce western elle a rencontré un cheval, avec qui elle a tissé une belle relation, une relation saine, et vraie : « C’est la plus belle personne que j’ai vue de l’année. » avoue-t-elle au bord des larmes. Du coup elle a décidé qu’au lieu de faire un spectacle de haine, un spectacle anxiogène qui martèlerait comme le monde va mal et comme elle a du mal avec tout le beau monde, elle ferait un beau spectacle avec un cheval. Donc elle lui parle, elle nous parle, elle n’arrête pas de parler, puis elle se met à danser. Pause de douceur. Et le cheval, magiquement, se met à parler.

La mise à nue

Elle lui avoue qu’elle aimerait avoir un enfant avec lui. Il dit d’accord mais il préfère les cadeaux et renifler ses fesses. Elle lui demande si elle peut parader avec lui. C’est qu’elle a une épée, il faudrait faire un tour avec elle sur son dos, qui parade. Elle lui met un sac autour du cou pour qu’il soit plus sexy. Il se vexe. Elle jette son épée, lui enlève le sac, c’est vrai que c’est ridicule de s’objectifier comme ça juste pour être un tant soit peu joli.

Lætitia sur le cheval ça ressemble au tableau Lady Godiva de Jules Lefebvre, c’est pas moi qui le dit c’est elle et c’est vrai. Selon la légende, Godiva était une dame anglo-saxone du XIe siècle, épouse du comte Léofric. Ce sale type porte bien son nom parce qu’il réclamait des lourdes taxes à ses habitants pour s’en mettre plein les poches, du fric. Dame Godiva le suppliait tous les jours de bien vouloir les alléger. Son cochon de mari, pas cheval celui-là, lui promit d’accéder à sa demande une fois qu’elle aurait traversé la ville dans le plus simple appareil. La voilà alors descendant sur un cheval les rues de Coventry, totalement nue. Les habitants, respectueux et reconnaissants seraient restés dans leur chaumière pour épargner sa pudeur sauf l’un d’entre eux, dénommé Tom, qui à sa vue devint aveugle. L’expression anglaise Peeping Tom, signifiant voyeur, viendrait de là.

Heureusement pour nous, nous ne devenons pas aveugles bien que voyeurs, parce que sa nudité n’a rien de franchement sexuelle. C’est plutôt une façon de se mettre au même niveau que la créature, une façon de ne pas la brusquer en étant bêtement affublée. En revanche, c’est bien pour nous alléger, nous autres mortels, qu’elle nous raconte une histoire d’amour entre un cheval et une femme. Nous alléger de réalité en nous donnant une fiction.

La mise à mort

On la voit vivre avec le cheval, on la voit surtout faire vivre le cheval et c’est délicieux à regarder et à entendre. C’est le même plaisir que quand mon papa fait parler le cochon en plastique lorsqu’on joue au Whist. Ils essaient de faire du sexe mais c’est difficile. Il chantonne gaiement lorsqu’elle part chercher de l’eau. Ils finissent par se disputer parce qu’elle fait des caprices, parce qu’elle aimerait le haïr un peu pour se défouler. Elle aussi, elle a besoin de se défouler sur plus faible qu’elle, sur moins considéré, sur celui qui se trouve soumis à sa volonté. Parce que finalement, c’est elle qui lui prête sa voix, qui lui prête ses émotions, ses intentions et tout ce qui l’humanise, l’animal.

Et à la fin la tragédie revient au galop : elle lui explique que tout le monde sait bien que c’est elle qui fait sa voix. Que bien sûr elle parle depuis tout ce temps au public, et non pas à lui. Qu’ils ne pourront même pas avoir d’enfants parce que ses couilles sont coupées. Elle le remet à sa place, au figuré et au littéral, près de son foin. Elle tue son personnage.

Ce qu’elle voulait c’était de pouvoir vivre un petit moment de liberté avec lui, et c’est tout. Vivre une fantaisie pour être un peu plus libres ensemble. Vivre une histoire. Son histoire. Pour ne pas être un accessoire, ni une bête de foire, ni un trophée, pendant un temps. Mais voilà, il faut bien tuer la magie parce qu’elle ne dure que le temps du spectacle. Et que ce n’est qu’une bête de fiction.

Et dans ce beau visage d’enfant qu’elle arbore durant toute la pièce, vient scintiller un lac de tristesse, doucement.


Un son : A Horse With No Name de America, trio anglo-saxon s’étant connu en tant que fils de militaires dans une base américaine de la banlieue londonienne.

Un texte : Marie Lacroix

Un visuel : Lucile Fauchier

Ceci est le deuxième article de Marie et Lucile sur le théâtre. Le premier concernait Romeo Castellucci et le théâtre de la cruauté.