L’Escamoteur de Jérôme Bosch n’existe pas.

L'Escamoteur de Bosch revisité par Romanebonsoir

Marguerite Hennebelle et Romanebonsoir se sont prêtées au jeu de nous dessiner un Escamoteur. Vous trouverez le tableau originel ici si vous souhaitez vous rafraîchir la mémoire ou tout simplement découvrir ce chef d’œuvre.

D’abord, L’Escamoteur de Jérôme Bosch n’existe pas, parce que ce n’est certainement pas un tableau de Jérôme Bosch. À l’évidence, ses créatures et végétaux fantastiques manquent à l’appel, mais il y a plus. Aucunes hachures ne viennent modeler les volumes, les personnages sont raides et peu individualisés – ce que Bosch n’aurait pas manqué de trouver ennuyeux – et par-dessus tout, il se serait ici privé d’un élément crucial : le paysage d’arrière-plan, un délice dans quasiment toutes ses œuvres, même mineures. Il est impensable que Bosch nous bouche la vue avec un muret. L’Escamoteur ressemble davantage au style d’un suiveur plus obscur, Gielis Panhedel — pourquoi alors nous fait-il tellement penser à une œuvre du maître ? Parce qu’une copie mentionnait son nom, il a fait partie des premiers tableaux attribués à Bosch par l’historien Hans Hymans, en 1893. Mais surtout, la redécouverte de celui-ci à la fin du XIXe siècle a nourri le mouvement surréaliste puis la culture populaire, et les détails incongrus, costumes fantasques et animaux éparpillés, nous semblent aujourd’hui tous signés Bosch.

Ensuite, L’Escamoteur de Jérôme Bosch n’existe pas parce que L’Escamoteur n’est que le nom que lui ont attribué, après s’être longtemps gratté le crâne, les historiens du XIXe siècle qui redécouvraient Jérôme Bosch. Comme de nombreuses œuvres passées à la moulinette des premiers historiens de l’art professionnels, ce nom a l’ambition d’évoquer par sa sonorité désuète les temps reculés auxquels l’œuvre appartient, mais aussi d’attirer le regard vers ce que l’on considère comme le sujet du tableau. L’Escamoteur, qui pourrait tout aussi bien s’appeler L’Illusionniste, Le Jongleur, Le Bouffon ou Le Bateleur, c’est cet homme nonchalant habillé de rouge, présentant au public la bille de liège qu’il va faire disparaître sous des gobelets posés devant lui.

Mais est-ce bien le sujet ? Pour l’historien de l’art Wilhelm Fraenger, il s’agit d’une scène de castration rituelle dans une secte hérétique, mais nous n’irons pas si loin. Exactement sur la même ligne que la bille de liège, de l’autre côté de la table, il y a les yeux d’un autre personnage en rouge, bizarrement courbé en deux. En continuant la ligne de son dos, on se rend compte que le personnage derrière lui, levant innocemment le nez, est en train de lui dérober sa bourse. Par dessous, interrompant son jeu, un enfant se moque du tour qui est en train de se jouer. Ne serait-ce pas cette tromperie, seule action vraiment narrative, le véritable sujet du tableau ? Un proverbe médiéval dit : « Qui se laisse séduire par les jongleurs perd son argent et devient la risée des enfants ». Le sujet de ce tableau semble être plutôt la crédulité du spectateur que le jeu de l’illusionniste. L’Escamoteur n’était pas un titre, il n’est pas même le cœur du propos, L’Escamoteur de Jérôme Bosch n’existe donc pas.

Pourtant l’œil suit naturellement le chemin qui le mène de celui qui montre vers celui qui regarde. Aussi ne remarquons-nous pas tout de suite le vol de la bourse, notre regard étant habilement guidé par la composition. L’Escamoteur est seul, l’Imbécile est noyé dans un groupe de personnages. L’Escamoteur désigne son tour, qui est un prétexte à dérober de l’argent, l’Imbécile regarde les doigts, inconscient de son infortune. Et nous ? Nous regardons L’Escamoteur. Le peintre, comme tout illusionniste, fait du boniment : il détourne notre attention du drame de la bêtise, grâce à un sujet amusant et une composition astucieuse. Comme un Imbécile qu’un magicien divertit, nous sommes trompés par le sens de la vue, courbés vers chaque détail pour mieux l’examiner. Nous cherchons l’auteur du tableau, nous cherchons le sujet du tableau, nous rions des détails du tableau, quand nous devrions méditer sur notre propre aveuglement. Voilà aussi pourquoi nous restons persuadés que L’Escamoteur de Jérôme Bosch existe.


Un son : Je ne résiste pas à l’envie de vous faire écouter, avec cet article, un morceau qui n’existe presque pas. Lui aussi oublié puis redécouvert – parce qu’il n’était pas sorti sur disque en 1979, après son enregistrement par le trinidadien Stephen Encinas –, il trompera vos oreilles en même temps que vos yeux – quoi de plus illusionniste que le disco, en effet ?

Un texte : Marguerite Hennebelle, née le 12 janvier 1993 à Paris, n’en est pas restée là. Très vite, elle apprend à parler, puis à écrire : c’est sans surprise qu’elle décroche son diplôme de master ès histoire de l’art à l’École du Louvre. Mais les idées s’accumulent : elle décide alors de les ranger ici et .

Un visuel : Romanebonsoir est née le 29 juin 1994 à Marseille. Est-ce un hasard si cet heureux événement advient deux-cents ans après qu’on ait brièvement rebaptisée la cité phocéenne « Ville-sans-nom » ? Oui. Car Romanebonsoir ne tarde pas à s’emparer d’un crayon, et à dessiner directement sur internet (voyez plutôt), sauvant ainsi la vie de milliers d’arbres.