[DES PHOTOS SANS PHOTO #3] L’enfance ou la parenthèse sans photo

Enfance, Lucile Fauchier pour Mathilde Paris

Au détour d’une conversation, deux personnes évoquent le fait de “rater” des photos. Film mal enclenché, réglages mal faits, pile défectueuse ou même absence d’appareil photo au moment choisi… Nous avons décidé de retrouver ces clichés, en utilisant tout ce qui nous passerait sous la main sauf des photos. L’appel à contribution a été lancé début mars et voici la troisième “photo sans photo” réalisée par Mathilde Paris au texte & Lucile Fauchier au visuel : L’enfance ou la parenthèse sans photo. Si vous souhaitez proposer la vôtre, envoyez-la à contact@lescamoteur.fr (plus d’informations ici).


Il y a très peu de clichés qui datent de mon enfance, ma vraie enfance je veux dire. Il y a celles du début, dans un album au fond de l’armoire. Les moments qu’il convient ‘immortaliser. Les photos prises par mes parents, formelles, statiques, on regarde l’objectif. Clémence et moi autour du berceau de Louise. Celle du baptême, celle du premier anniversaire. Un enfant sur la poitrine de ma mère aux yeux fatigués dans la lumière blanche de la maternité. On lance des paris pour savoir de qui il s’agit. (Impossible de différencier mon corps de celui de ma petite sœur).

Il y a celle de la fin, prises par des copines oubliées, quand je me cache derrière mes cheveux trop long, et mes jupes trop courtes, je rentre en seconde et plus personne ne me confond avec Louise.

Il n’y a pas de photos au milieu. Pourtant, c’est de là qu’il reste le plus d’images. A l’époque, je crois qu’on disparait. Ma mère dit “allez jouer dehors ! “, comme une formule magique, on s’enfuit avec ma petite sœur, pas moyen de nous retrouver, on rentre avec la nuit.

Il y a l’écurie, pour ranger les vélos, c’est le centre équestre. On met une ficelle autour du guidon, pour tirer les chevaux. On accueille des groupes d’enfants turbulents pour leur proposer un tour de cour à poney. Mon père nous engueule parce qu’on fait des trous dans le gravier. On nettoie les pneus avec des cailloux pointus. Vers midi, on les laisse brouter à côté du bac à sable, ça nous laisse le temps de balayer l’écurie. Il faut s’organiser pour qu’on ne soit pas en retard sur les horaires, souvent on est débordé parce que les enfants du cours d’après arrivent trop tôt. Quand il fait chaud, on branche le tuyau d’arrosage sur le puits pour rafraîchir les chevaux. Mon père nous engueule parce qu’on dégueulasse le mur et on “ferait mieux de regonfler la roue arrière du grand vélo rouge tant qu’on y est”.

Il y a la petite butte au milieu du jardin qui fait comme le dos d’une tortue au milieu de la mer. On dit ça à cause du dessin animé avec la main qui transforme toutes les choses en or. Il y a un creux au pied du bouleau et quand il a des feuilles on peut se cacher dessous, ça fait comme Robinson Crusoé qui se protège du soleil tropical. On vole les grands seaux noirs qui servent pour le compost et on fait des soupes pour survivre, parce qu’on ne sait pas chasser. On gratte l’argile très fort et très longtemps et on court jusqu’au robinet de la terrasse. On court vite parce qu’il y a sûrement toutes sortes d’animaux aux très grandes dents dans cette pelouse. On mélange des pissenlits écrasés avec la terre et l’eau, on en fait plusieurs seaux. Ma mère nous engueule parce qu’on les remet jamais à leur place. On grimpe tout en haut du grand arbre maigre qui fait comme le mât d’un bateau.

Il y a le pôle Nord qu’on traverse depuis le grillage jusqu’au prunier tordu. Je tire ma petite sœur sur la vieille luge en bois, courbée contre le vent et la tempête de neige. Je lui dis qu’on n’arrivera sûrement pas avant la nuit et on déploie le campement à côté du cerisier. On fait un cercle de branches autour de nous pour se protéger des ours. On dort l’une contre l’autre pour ne pas avoir froid.

J’aurais aimé qu’il y ait une photo. Pour voir à quoi on ressemble quand on parle une langue qui n’existe pas, quand on reconstruit un monde entier, quand on s’enfuit vraiment très loin pour très longtemps, pour voir à quoi ça ressemble de fixer l’imaginaire de l’enfance.
On aurait vu des glaciers pousser dans les arbres et la neige recouvrir le jardin en plein été. On aurait vu le chat devenir un dragon. On aurait vu le tracteur devenir un avion. On aurait vu la maison prendre feu. La terrasse devenir une piscine, le portique un chapiteau, le grand pommier un royaume et ma sœur une princesse. 


UN SON : La Bicyclette d’Yves Montand

UN TEXTE : Mathilde Paris

UN VISUEL : Lucile Fauchier