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Le bar idéal #1 – Une dictature à la gueule du client

Le bar idéal de Julien Philippon pour L'Escamoteur

En septembre dernier nous avons produit un fanzine pour le festival de théâtre les Effusions. Texte et illustration y étaient intimement liés et à un moment le bar du festival nous est apparu comme une soucoupe volante venue d’une autre galaxie. Le tout sans avoir pris d’acide bien sûr. Cette envolée lyrique s’est suivie d’un pragmatisme bien normand. Puisqu’on a été forcé par le passé de faire des écrits d’invention sur des thèmes qui faisaient souvent bander mou, pourquoi ne pas y aller franchement et retourner le thème ? Le bar idéal.

L’idée était claire comme de l’eau de roche : demander à notre très cher lectorat de nous envoyer un texte, un son, un dessin ou toute autre chose qui, comme pour Charles Trénet l’aurait fait avant lui, lui rappellerait cette forme d’Eden perdu que nous recherchons tous. Voici une première belle et honnête proposition de notre très cher Julien Philippon. En lisant, on a cru apercevoir le regretté Jacques Brel ou au final toute autre âme sensible à la beauté des zincs. On espère que la lecture vous plaira et on attend vos propositions avec grande impatience chez contact@lescamoteur.fr. Deadline le 31 décembre 2018 à 23h59. Ensuite, on lancera un appel à candidature sur les plus belles résolutions engagées pour 2019…

Le bar idéal ! C’est celui de mes rêves.

Un lieu où la logique n’a plus aucun sens. Pas besoin qu’il soit grand, immense ou design ; même pas feng shui. De derrière le comptoir doit émerger une sorte de doux géant, un docteur Parnassus ne sachant pas compter. Un boui-boui accueillant où on savoure la gnôle avec gourmandise. Mais déjà je dérape !

Pour décrire ses rêves, il faut une organisation militaire sinon tout fout le camps et on beine plus rien au tableau. Qui regarderait une toile pointilliste le nez dans sa peinture ? Alors, déjà, fixons-y un beau cadre. Ce bistrot, il faut pas tomber dessus sur les Champs, l’avenue de la République ou du Général de Gaulle. Ca n’aurait aucun sens. C’est le fruit d’une déambulation, d’une errance. Il faut que ce soit une fin en soi mais pas un but. Prenons un court exemple : quand vous partez en balade, vous savez qu’à la fin, vous pourrez tomber sur le meilleur croissant du coin dans la petite boulange qui paye pas de mine, toujours dans une rue inconnue. Donc, reprenons ! Un accès discret pour garder plus longtemps ce secret de polichinelle.

Maintenant, c’est bon. Poussons cette porte branlante. Pourquoi pas y lâcher un peton avant ses briques ! C’est là que l’évasion commence. De vieilles trognes se retournent vers moi, probablement plus par réflexe que réelle curiosité. L’œil vitreux accompagne un port encore dynamique. Ils se racontent leurs histoires avec des mots, des adjectifs et force de geste. Les verres se font envoyer paître au loin par des imitations d’éléphants, de dromadaire ou d’exploration de jungle.

Petit coup d’œil sur les murs, un ensemble d’objets hétéroclites les couvre, des bibliothèques complètes qui partent d’un livre, et puis deux et puis trois, grimpant sur le mur tel du lierre ; s’accrochant, s’ancrant sur le plafond jusqu’à entourer tout le zinc ! Mais quel zinc !? Un drap fait de wax aux couleurs bleu et orange chatoyantes, se tressant de milles et une façons en escalier infini. Les verres aux couleurs et formes multiples, vides, peu remplis ou même pleins jusqu’à la gueule selon l’optimisme de leur propriétaire, lévitent en un doux roulis. Derrière le comptoir, un vitrail de toutes les nuances. Mais où se trouvent les bouteilles ?

Le tenancier, un vieux docteur, avec un pif grossier, des lèvres charnues, les pommettes hautes et la pomme d’Adam massive, sert les verres selon son bon vouloir. Pas de carte, pas de choix. Ce bar est une dictature. A la gueule du client, ce toubib, sorti du vide, choisit de quoi sera faite votre cuite. Il me voit m’asseoir. D’un coup d’œil vif, perçant, il m’a jaugé. Sa vieille carcasse se tourne vers le vitrail pendant qu’un pot recollé mille fois s’extirpe d’un pli du drap. Il choisit un carreau, vert. Sa main de bûcheron en tire un coin. Le verre s’adoucit jusqu’à se transformer en un flux liquide dirigé du bout des ongles jusqu’au pot. La coupe est pleine. Il ouvre la main. Le flot reprend sa place dans le vitrail, lançant un faible remous jusqu’ à retrouver sa forme originelle. Je me revois dans ce miroir bigarré. D’une pichenette, il m’envoie mon verre, porté par un souffle d’air, et interroge tout en se doutant de la réponse :

– Pas de glaçon ?

– Tout corps plongé dans un liquide subit une force verticale opposée au poids du volume de fluide déplacé. Pas de glaçon !

Signature et crédits :

Pour ce bar idéal à tendance dictatoriale, aucune séparation des pouvoirs. Son, texte et visuels du fait de Julien Philippon. C’est donc bien SON bar idéal. Vous trouverez l’ensemble de ses articles sur le site en cliquant ici. Et si vous voulez proposer VOTRE bar idéal envoyez-nous un beau mail à contact@lescamoteur.fr, on se fera un plaisir de le rendre public sur notre site.

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