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Steely Dan – Can’t Buy A Thrill (1972)

Steely Dan par Julie Savoye, Can't Buy A Thrill

En 1972 sort le premier album de Steely Dan : Can’t Buy A Thrill. Une perle dont on oublie parfois l’aspect innovateur quand on l’écoute 47 ans plus tard. Le nom du groupe et les instruments utilisés y sont pour beaucoup. On vous raconte tout ça.

Steely Dan c’était de la musique cool dans mon souvenir

Mes parents écoutaient Donald Fagen et j’ai appris plus tard qu’il faisait partie de Steely Dan. De lui je me souvenais I.G.Y., un hymne décrivant un monde où Paris et New York seraient séparés d’une heure et demi, avec ça pour refrain « What a beautiful world this will be / What a glorious time to be free ».

Voilà tout ce que je savais quand j’ai retrouvé le vinyle de Can’t Buy A Thrill dans la collection du padre. Je l’ai écouté une première fois et les percussions du début m’ont tout de suite plu. Un petit air de mambo pour satisfaire Hubert Bonisseur de La Bath. J’imaginais bien un petit travelling partant de ces percussions, allant sur le synthé qui venait s’ajouter et donner un air vraiment étrange. Les cordes elles aussi participaient au côté inclassable du groupe. Une guitare qui se retenait d’exploser mais qui claquait de gros arpèges. La voix était belle, ça sentait bon la musique dont on a envie de connaître les paroles par cœur pour la chanter dans les moments où on s’emmerde. Un hymne, tout juste comme I.G.Y.

Suivaient deux solo dont on ne savait que faire. Une cithare ce machin là ? Restons là et bavons. Les Internets nous le disent : une cithare électrique caressée par Denny Dias. C’est sublime. Un vrai morceau qui dure longtemps du haut de ses six minutes et qui nous cale bien dans l’ambiance de Steely Dan.

Voilà donc dans quel état d’esprit j’étais. Je suis allé jeter un coup d’oeil sur la vie de ce groupe, je voulais savoir d’où venait cette pochette incroyable, pourquoi ils s’appelaient Steely Dan… Rapidement j’ai appris que les mecs avaient pris leur nom d’un gode ceinture – ou harnais godemichet – dans The Naked Lunch de William Burroughs, un des auteurs de la Beat Generation qui leur était chèreDéjà on flairait la bonne affaire.

1968-1971. Walter Becker (1950-) et Donald Fagen (1948-)

se rencontrent au Bard College. Fagen serait passé devant un café et aurait entendu Becker jouer de la guitare, « comme un black » dira-t-il plus tard. Du tac au tac il serait allé le voir pour lui proposer de jouer dans un groupe et là ils se seraient mis à écrire des chansons.

Ils sont jeunes et jouent de petites reprises : Dandelion des Stones, Hey Grandma de Moby Grape ou encore Spoonful de Willie Dixon – déjà on peut noter la diversité de leurs références musicales. Ce sont de vrais jeunes, ils passent leurs journées à fumer des clopes plus ou moins légales tout en jouant de la musique à outrance.

En 1969 ils vont à Brooklyn pour tenter de percer. Comme certains l’ont fait avant eux, ils font en 1971 la bande son d’un film à petit budget intitulé You’ve Got to Walk It Like You Talk It or You’ll Lose That Beat, l’histoire d’un hippie qui cherche le sens de la vie en se baladant dans Central Park. Puis ils accompagnent en tant que musiciens la tournée de Jay & The Americans – de la musique qui a pris un petit coup de vieux mais qui se laisse écouter malgré une bonne mièvrerie. Payés initialement 100$ par concert ils se comportent tellement comme des sagouins que le manager du groupe réduit de moitié leur rente.

1971. Ils écrivent une chanson pour Barbara Streisand

qu’elle inclue dans son album Barbra Joan Streisand sorti en août et où on compte également des compositions de Carole King, John Lennon ou encore Michel Legrand. Le pote d’un des membres de Jay & The Americans, Gary Katz, monte à Los Angeles bosser pour ABC Records, ceux qui produisent Isaac Hayes, B.B. King ou encore Blood, Sweat & Tears. Du lourd.

Bref, Katz les rameute pour qu’ils écrivent des chansons, pour qu’ils deviennent des hitmakers. Sauf que non. Leurs chansons étant trop complexes pour le mainstream de l’époque ils forment leur propre groupe avec Denny Dias (souvenez-vous, le joueur de cithare), Jeff « Skunk » Baxter à la guitare et Jim Hodder à la batterie.

Un certain David Palmer les rejoint au chant parce qu’au début Fagen flippe de chanter seul face à l’audience. Tout ça n’aura qu’un temps, Palmer reste seulement pour le premier album et est vite éjecté par le génie de Fagen. Il aura quand même le mérite quelques années plus tard d’écrire des chansons pour entre autres Carole King.

1972. Ils enregistrent.

De leurs sessions sortiront d’abord un single : Dallas en Face A, Sail The Waterway en Face B. Ils en vendent évidemment très peu et, clou de l’histoire, aujourd’hui il est plus facile de trouver des copies promotionnelles que celles distribuées alors sur le marché. Confiants, les gars sortent quand même leur LP au mois de novembre : Can’t Buy A Thrill – dont le titre est tiré du très bon It Takes A Lot To Laugh, It Takes A Train To Cry de Bob Dylan.

Ils choisissent en référence au titre de l’album un banc de prostituées pour pochette, elles seront remplacées par une photo du groupe en concert dans l’Espagne d’alors, la franquiste.

Signature et crédits :

Le SON : Est-ce qu’une critique est bien nécessaire pour le tableau de chasse qu’est Can’t Buy A Thrill ? On a des esprits ambitieux qui souhaitent dépasser les limites entre pop, rock, jazz et autres plaisirs musicaux. Ils font de la fusion. On évoquait l’intro de Do It Again et il semblerait que tout soit là. Dirty Work et l’ironie de ses paroles. Midnite Cruiser et son refrain bien pop. Only A Fool Would Say That et l’envie instantanée qu’elle donne de se dévêtir. Brooklyn (Owes The Charmer Under Me) et son côté gentiment naïf. Turn That Heartbeat Over Again et ça : une guitare toute douce, l’introduction vocale qui s’achève « look at my watch » avant que ça parte. Un message d’amour. Un refrain tellement suave et dansant gentiment. Ca appelle des mains aux fesses. Dans ce cas je vous laisse.

Le TEXTE : Nils Savoye

Le VISUEL : Julie Savoye

Pour aller toujours plus loin : Les deux badauds avaient réalisé un article sur l’orchestre Poly-Rythmo du Cotonou.

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