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Quelle folie : le périple d’Aurélien dans l’étrangeté du monde

Quelle folie : c’est une exclamation, un soupir. C’est Aurélien Deschamps qui le dit et cela ponctue tout le film. Quelle folie ? Fait-il référence aux pensées qui s’entrechoquent dans sa tête ou à l’agitation tout autour, le tumulte des fêtes de la Saint-Firmin de Pampelune ? Est-ce l’expérience dans laquelle il s’est embarqué, celle de faire un film avec son ami réalisateur Diego Governatori, qu’il questionne ?

Exposer un mode de pensée et d’être

Le projet du film met Aurélien à rude épreuve. Comment trouver le point de départ, l’endroit par lequel on pourrait entrer et qui permettrait de trouver un ordre d’exposition ? Il ne voit pas, il cite Lacan : « Les autistes se comprennent eux-mêmes ». Ce qu’il devrait déplier, dérouler, c’est un monde qu’il dit clos, un univers qui se referme sur lui-même. Aurélien va chercher à expliquer et à dépasser ce repli : rompre le cercle pour avancer et se frayer un chemin, grâce à la parole recueillie, au discours qui se construit.

Trouver les mots justes : une prouesse en soi, pour chacun, qui relève d’un effort plus important dans son cas. On découvre, pas à pas, en suivant Aurélien de tout près, la complexité de son rapport au langage et plus généralement à l’existence. Comment tenir un discours cohérent quand on ne ressent pas de continuité d’être, quand on peut énoncer puis se dissocier instantanément du propos énoncé ? Comment entrer en conversation avec l’autre quand on se raccroche au plus petits des détails, afin d’éviter que le réel ne se déforme et s’échappe ? Comment trouver un terrain commun quand ce qui est admis comme évidence paraît lointain et étrange ?

Pourtant, pendant plus d’une heure, Aurélien épate par la finesse de sa parole, par un souci de franchise et de précision. Il trouve des images parlantes, des anecdotes pertinentes, des citations marquantes. Aurélien accorde un soin au langage qui est autre, qui est essentiel.

Recueillir la parole de l’ami, en faire du cinéma

Cette parole puissante trouve un écrin d’une grande intelligence dans la mise en scène et le montage de Diego Governatori. Les propos d’Aurélien, qui souvent « n’entrent pas en relation », trouvent dans l’oreille et le regard sensible de l’ami réalisateur la possibilité d’un écho et d’un reflet. Ils sont à deux et c’est à deux qu’ils cherchent. Par son travail, Diego Governatori trouve les images et les sons qui font comprendre aux spectateurs les zones de frictions, les éléments de violence qu’Aurélien peut vivre au quotidien. Le contexte de la Saint-Firmin à Pampelune permet au réalisateur de placer Aurélien dans une situation extrême pour mettre en avant sa différence mais aussi nous faire réaliser l’étrangeté de ces moments de fête et de débordement collectif.

Montrer l’étrangeté du monde 

Aurélien, traqué par la caméra, chemine. D’abord seul, sur les hauteurs, dans un paysage de cigales et d’aiguilles de pin. La chaleur, la lumière changeante à travers les feuilles, les éoliennes qui tournent toujours au même endroit, la matière brute et tranchante d’une carrière : les éléments sont fort présents, et figurent cette énergie contenue, ce flux de parole qui finalement se déverse et cet effort nécessaire pour en faire un discours cohérent. On descend, on suit l’ombre d’Aurélien sur le sol craquelé, portrait morcelé.

On arrive en ville, à Pampelune, là où les individus sont foule et où tout étourdit. Aurélien n’est plus seul mais il se démarque, lui ni rouge ni blanc. Chacune des rencontres qu’il fait paraît difficile, agressive ou intéressée. L’association se fait rapidement entre lui et l’autre être traqué, le taureau, qui attire – célèbre, qui fascine – violent, qui cherche une issue pour sortir du dédale des petites rues, piégé dans le labyrinthe de la ville, parmi les humains qui se déchaînent. C’est en restant au plus près d’Aurélien, en écoutant ce qu’il formule, que le regard bascule. On aperçoit plus facilement l’autre côté de la « frontière », on comprend mieux là où il se trouve. On observe avec lui l’étrangeté du monde, on met à distance la norme et on se dit aussi : quelle folie.

Le texte : Marion Bonneau

Le visuel : Extrait du film Quelle folie, image de Diego Governatori

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