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Pâle Regard nous apprend à digérer nos déceptions amoureuses

Pâle Regard Pâle Regard Pâkle Regard

« Quelque chose d’une rigidité monacale relevait l’expression de sa figure. Rien de triste ou d’attendri n’amollissait ce regard pâle. Dans la fréquentation des animaux, elle avait pris leur mutisme et leur placidité. »

Gustave Flaubert,Madame Bovary 1857

En Août 2018, le groupe Pâle Regard sort son premier EP, Fait Accompli. Ou plutôt un morceau à chapitres. Un voyage dans les étapes du deuil amoureux raconté avec tendresse. Ce regard, Capucine (chant), Hugo (synthé/guitare), Quentin (basse/synthé), Ferdi (batterie) et Fanch (guitare/chant) le portent sans jugement sur les souffrances du passé. Une voix cristalline qui se promène à travers des nappes synthétiques animées de guitares habitées. Vint ensuite, début janvier, Reflets, un morceau plus pop, bardé d’une énergie lo-fi caractéristique de l’époque. Pâle Regard est une matière composite, que les piliers Quentin et Fanch ont nourri de leurs expériences mais dont chaque membre est essentiel à la solidité.

Ces deux derniers m’ont expliqué plus en détail l’histoire récente de ce projet né des cendres de plusieurs autres.

« C’était compliqué parce qu’on a vu des séparations assez dures, ça pouvait même être violent. »

 Bonjour, la première question qui vient après l’écoute de Fait Accompli est «  Vous êtes-vous rencontrés au club des célibataires déçus ou est-ce que c’est plus compliqué ? »

Quentin : Pas vraiment parce qu’on est tous les deux en relation par ailleurs donc y’a pas vraiment de lien direct avec le célibat sur ça. On était arrivés à un moment où dans notre groupe d’amis il y a avait des gros conflits entre les couples et c’est allé assez loin certaines fois. C’est en réaction à ça que c’est devenu le sujet conducteur de l’EP pour François et moi. C’était compliqué parce qu’on a vu des séparations assez dures, ça pouvait même être violent. C’était le point de départ.

 

Dans le groupe vous faisiez partie du même groupe d’amis ?

Quentin: Pas tous. On connaissait déjà tous les autres musiciens par d’autres projets et on a rencontré en dernier Capucine qui est notre chanteuse. Mais maintenant c’est un grand groupe d’amis, on va voir les concerts des uns et des autres, y’en a qui jouent dans des projets qu’on a en parallèle.

 

L’EP est une traversée de la relation amoureuse mais on sent beaucoup de recul qui s’exprime par le chant comme par la musique. Comment on se met d’accord pour raconter la même histoire ?

Fanch: L’EP à la base c’était des morceaux qu’on avait composés avec Quentin. Et un jour je me suis rendu compte qu’on pouvait enchaîner deux morceaux de manière naturelle et je me suis dit « pourquoi on en enchaînerait pas d’autres sur la même rythmique? ». J’avais donc une d’idée du concept que je voulais lui donner. Et après les paroles sont venues un petit peu toutes seules. Il y avait déjà des bribes de textes que j’avais écrites mais je ne savais pas trop quoi en faire parce que c’était à chaud lors de tous ces événements.

Et puis, à l’hiver 2017, on s’est posés et on a vraiment finalisé le long morceau de huit minutes qui allait devenir l’EP. Donc c’est vrai que ça a mis du temps entre les premières versions et l’EP final qui est né presque un an après.

 

On sent l’EP rempli des influences que vous citez, la Solitude fait penser à l’Hôtel Particulier de Serge Gainsbourg, l’Illusion et Idées Noires transpirent la musique de Air et si on veut vraiment tout comparer il y a du Whitest Boy Alive dans Transition. Ce sont des influences voulues à la composition ?

Fanch : Je ne pense pas qu’il y ait un hommage parce que les influences on en a parlé seulement au moment où on était en train de réfléchir à la promo et comment on allait présenter le projet. On n’a pas écrit pour que ça sonne comme ça. Peut-être au moment du mix on s’est dit qu’on voulait donner telle ou telle couleur mais les trois quarts étaient déjà faits. Il n’y pas d’intention de ressembler à un artiste en particulier bien que ce soit des artistes qu’on adore et qui nous ont influencé.

Quentin: On a laissé pas mal de place aux instruments et c’est ce qu’on peut retrouver chez Gainsbourg ou chez Air. On a fait très peu de prises à la guitare et la basse. François avait commencé à faire une base de guitare et moi je suis arrivé juste après et les lignes de basse sont venues comme ça. Sans se dire « ah tiens ça pourrait être cool de.. », ça s’est fait de façon très naturelle et forcément on se nourrit pas mal de ce que t’as cité avant. Ça peut se retrouver par moment mais il n’y a pas vraiment de volonté de faire un hommage ou quoi que ce soit.

 

Le morceau Reflets vient compléter Fait Accompli?

Fanch : Reflets est un morceau plus ancien que Fait Accompli. On l’avait sorti sous forme de démo il y a un an avec notre ancien projet. Le peu de fois où on l’avait joué il plaisait beaucoup et c’est un morceau auquel on tenait. La rythmique de Fait Accompli est presque la même que celle du début de Reflets, c’est clairement deux morceaux qui sont dans la même veine, un tempo assez lent.

 

« On a été très influencés par des groupes mélancoliques»

Sauf que Reflets a l’air d’être un peu plus le morceau de l’innocence avant qu’il vous arrive toutes vos merdes

Fanch: Ouais carrément c’est un peu ça! On a voulu lui redonner une jeunesse en le réenregistrant, en refaisant un mix. On avait travaillé avec un ami ingé son pour celui de Fait Accompli et on voulait avoir la même patte artistique sur les autres morceau donc c’était parfait de le réenregistrer.

Quentin : C’est mixé par Julien Creus, un ami ingé son qui nous suit depuis le début du projet. Il a bien compris le sens de ce qu’on veut faire. On peut enregistrer à la maison, faire un prémix, donner la direction. Julien le récupère et on n’a pas la frustration d’avoir perdu telle ou telle chose. Depuis le début, ce qui est bien avec Julien c’est qu’il voit où on veut aller, il améliore les choses. On a une super relation et c’est vraiment très précieux

 

Vous citez également Durutti Column dans vos influences et le spleen est central dans votre musique. Vous avez l’impression qu’on s’identifie à nouveau de plus en plus à la scène romantique de la fin des années 80 ?

Quentin :  Je pense qu’il y a un retour 80 en général, on voit de plus en plus de groupes qui arrivent avec des synthés et tout, à l’ancienne. Il y a un très très gros engouement pour tout le matériel qui est qualifié de vintage et on se demande un petit peu pourquoi. Il y a quelque chose qui revient de ces années là dans le son c’est sûr. Peut-être une envie de revenir à des sons  analogiques, plus organiques que ce qu’on a pu entendre dans les années 2000-2010 où c’était très numérique. Donc c’est vrai, côté pop il y a un retour aux années 80. Après le côté romantique je sais pas trop. Moi, à titre personnel, je vais manquer de références sur cette scène là par exemple.

Fanch : C’est surtout le fait de chanter en français et d’assumer d’écrire des textes en français. Pour nous c’était une étape importante dans la démarche. Avant, on avait un groupe, on chantait en anglais des morceaux plutôt rock. Quand on a décidé de passer le pas et de chanter en français, forcément la musique s’est adaptée au texte. Mais il n’y pas forcément d’envie d’être dans le romantisme, le spleen. On a été très influencés par des groupes mélancoliques. Tout ce qu’a écrit Damon Albarn en solo par exemple c’est très orienté spleen. C’est des trucs qu’on a beaucoup écouté donc on se sent un petit peu concernés. Les choses graves ou touchantes à raconter vont forcément se ressentir dans notre musique.

 

Aujourd’hui vous travaillez déjà sur la suite?

Quentin : Oui, un morceau qui est comme Reflets, hérité de notre groupe précédent. On a envie de clore ce chapitre là. C’est un morceau plus rythmé qui plaît au reste du groupe et qui reste dans la même logique que les deux autres.

 

«  La rencontre avec le label s’est faite au culot »

Comment s’est faite la rencontre avec Dirty Melody Records ?

Fanch : C’est assez improbable. Dirty Melody ça a été monté par le fer de lance du label, McBess, qui est également illustrateur. Il est chanteur et guitariste dans le groupe McBaise. On l’a rencontré à Paris l’année dernière, un week-end où il venait jouer. On l’a hébergé parce que c’est des français basés à Londres. C’est des gars du sud, de Cannes.

On a donc sympathisé avec eux ce week-end là et puis, un jour, je lui ai envoyé notre musique. C’était dans les mêmes influences que McBaise c’est à dire pop avec des sonorités un peu jazz, lo-fi. Il a plutôt accroché et il a décidé de nous accompagner en tant que structure. C’est comme ça que ça a commencé.

Quentin : Il y a un bon feeling aussi bien humain que par leur musique et puis voilà ça s’est fait au culot. On a envoyé un mail et McBess a accroché. Ils nous accompagnent sur la distribution, l’univers visuel.

 

La dimension live, vous l’avez un peu expérimentée. Qu’est ce qu’elle apporte au projet ? Est-ce qu’elle donne du relief à l’EP ?

Fanch : Si quelqu’un écoute Pâle Regard comme ça sur Spotify, il va pas forcément comprendre que c’est un EP et c’est très calme. Ce qu’on essaie de produire en live, c’est de lui donner une dimension de set. Donc c’est beaucoup plus rythmé, rentre-dedans, ça va beaucoup plus loin dans le psyché, il y a des parties plus rock tout en gardant ces moments qui font retomber la tension. En gros on a sorti des morceaux très calmes mais en live on est capable de développer un set beaucoup plus musclé, des grosses variations d’intensité.

Quentin : C’est ça. On a quelques morceaux aussi où on a une basse, on part en impro on va dire un petit peu contrôlée -pas de l’impro totale parce que pour le public c’est pas non plus ce qu’on recherche-. Une partie instrumentale pour se lâcher sur le moment. C’est l’intention du moment qui transparaît. Donc c’est un set auquel on donne pas mal de relief. Et sur scène on est accompagnés par un batteur donc tout le côté boîte à rythme est moins présent et le son plus brut notamment au niveau des guitares. C’est quelque chose qu’on veut mettre dans le morceau qu’on est en train de travailler.

 

 

Signature et crédits :

Le son : Fait Accompli et Reflets par Pâle Regard. Ils seront sur la scène du Supersonic le 12 février prochain.

Le texte : Antoine de Nardi

Le visuel : Mélisande Girard

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