La Trilogie du Bonheur : les souvenirs, les proches et les rêves

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Marvin Bonheur depuis qu’il est petit ses copains disent qu’il est « matrixé ». On le place dans un univers parallèle, peut-être celui de l’artiste. Ses parents entretiennent à leur manière la différence : Marvin est obligé de porter une fois par semaine des chaussures et il ne peut pas avoir les mêmes baskets que tout le monde. Alors être à part, il a un peu l’habitude. Pourtant, même s’il ne fait pas toujours comme les autres, il s’intègre très bien au groupe, il en fait entièrement partie.


Cette façon d’être et de regarder, en étant à la fois au dedans et en dehors caractérise sa Trilogie du Bonheur, projet photographique en trois volets qui nous fait parcourir le 93, son 93.

On a rencontré Marvin Bonheur à la galerie Floréal Belleville, où il exposait ses tirages: des photographies argentiques en couleurs. Les titres, toujours un peu décalés, à la fois durs et doux, donnent aux images une grande profondeur, proposent une autre perspective. Quelques photographies sont encadrées, les autres sont collées à même le mur, comme dans la rue.

Marvin Bonheur nous a raconté l’origine de son projet, la manière dont il travaille, le message qu’il veut porter, ses envies pour de futures réalisations. Une discussion agréable, simple et très articulée, avec un jeune photographe plein de valeurs, d’idées et d’ambition, qui s’interroge et construit sa place en tant qu’artiste. 


Photographier, pour garder en mémoire les lieux d’où l’on vient

La photographie, Marvin Bonheur découvre et apprend seul.
Sa première série, Alzheimer, c’est la nostalgie du quartier, après avoir emménagé à Paris.
Le camion à glace, le kebab, l’épicerie de nuit…

C’est né d’une envie personnelle, de me dire : il faut que je fasse des photos de mes souvenirs, pour m’en rappeler, pour marquer ça, avoir une trace de mon enfance. (…) Ça a été assez violent pour moi de réaliser que, quand je me baladais au quartier, 50% des souvenirs, je les avais complètement oubliés.

Adultes, on vit souvent notre vie de tous les jours en se disant que le passé, c’est le passé, alors que, tout ce que l’on vit et ce que l’on est aujourd’hui, tout est construit à partir du passé. Quand tu regardes tes souvenirs, tu te rends compte que ta personnalité, tes centres d’intérêts, ta sensibilité, ils viennent de là.

Garder une trace, avant que tout ne s’efface définitivement. Construire et ancrer une identité. Préserver une mémoire. La sienne, évidemment, mais une mémoire collective aussi.

J’ai commencé à comprendre que ça plaisait énormément à mes potes que je prenne des photos du quartier. (…) En parlant de moi, forcément ça parlait des autres parce que je ne suis pas un cas isolé. (…) J’ai compris qu’il y avait un truc un peu engagé, parce qu’à travers cette série je pouvais aussi faire passer des messages. (…) Je savais que ça ne parlerait pas forcément à tout le monde, mais que ça allait parler à des gens qui sont comme moi (…) Et on n’a pas forcément eu la visibilité qu’on aurait aimé avoir dans les médias, sur des points qui sont importants.

Cortège

Aller à la rencontre des proches, et construire son regard, pour mieux comprendre qui l’on est

Après avoir capturé, dans l’émulsion argentique, les lieux de l’enfance et leur atmosphère, Marvin Bonheur approfondit sa démarche. Le deuxième volet, Thérapie, est un processus moins spontané, plus rigoureux. C’est un rendez-vous hebdomadaire auquel il se tient : retourner vivre chez lui, se tourner vers les siens, scruter les regards, faire des portraits.

Je pense que Thérapie, c’est plus un reportage, dans le sens où j’ai vraiment été chercher tous les week-ends, je voulais vraiment choper quelque chose de bien précis. (…) Je me suis dit : vraiment vas-y, prend des portraits, prend ta vie, va au fond du truc. (…) Je m’étais donné ce challenge : fais un max de portraits pour travailler ta prise. Cette série, et tout ce projet, vu que je suis autodidacte, c’est aussi une manière, pour moi, de travailler la photo, mon regard, ma manière de cadrer, de choper un instant.
Du coup, je me rappelle, j’avais fait un cahier, j’avais écrit plusieurs thématiques : l’amour, le partage, l’espoir, la culture, l’immigration, plein de points qui me semblaient importants. C’était un peu mon guide et à chaque fois je me disais que j’allais faire au moins deux-trois clichés par thématique. (…) En fait, tant que je n’avais pas fini ma liste, pour moi, la série était incomplète.

Devenue travail thérapeutique, la photographie permet de définir des valeurs, de creuser des sujets. S’édifier, encore un peu, non seulement dans une représentation des lieux, mais aussi dans les relations à l’entourage, aux proches. Dans la série, on rencontre des femmes et des hommes, entre quotidien et mise en scène, des gens qui nous sont inconnus et qui nous regardent droit dans les yeux.

Faire la part belle à l’espoir, pour montrer ce vers quoi l’on tend

Les proches ont souvent dit à ce gamin « matrixé » : tu rêves trop, c’est pas comme ça que tu vas réussir. Aujourd’hui, avec un dernier volet, Renaissance, il est heureux de pouvoir offrir, avec assurance et attention, sa vision du 93. Heureux aussi de pouvoir s’engager dans des collaborations, vivre de son art, faire ce qu’il aime. Il sait à quel point il est difficile de s’accrocher et il veut montrer que c’est important.

Mon travail reflète le rêve, l’espoir, parce que c’est au cœur de ma personnalité. C’est ce que je dénonce (notamment dans un entretien pour le magazine Argot) : dans les quartiers populaires, dans le quartier dans lequel j’ai grandi, il y a un grand manque de rêves. C’est comme si c’était mission impossible de garder ton rêve, tout est fait pour que tu l’oublies. (…) Mais les gens espèrent énormément. C’est tout le cœur du problème des quartiers, les gens espèrent mais ont très peu (…) Et le discours aujourd’hui c’est souvent : il faut arrêter de rêver pour passer au concret. Qu’est ce que ça donne ? Ça donne ce qu’on connaît. (…) C’est justement pour ça que dans le quartier, il faut rappeler aux jeunes que le rêve c’est pour tout le monde, c’est gratuit.

La vie de rêve

Marvin Bonheur

Un son :

Un texte : Marion Bonneau avait déjà discuté avec Marvin il y a un an, dans la même galerie. Elle était ravie de le retrouver par hasard et elle le remercie pour cette rencontre riche et sincère. Un merci spécial à Marie Lacroix qui a, elle aussi, participé à la discussion passionnante avec le photographe.

Un visuel : On vous invite à suivre Marvin Bonheur sur son Instagram et à consulter son site.