Alors qu’iels sont en train de travailler avec une association féministe en Egypte, les cinéastes Ayman El Amir et Nada Riyadh rencontrent dans le sud du pays, au hasard de leurs voyages, un groupe de jeunes filles proposant des performances théâtrales dans la rue. Déjà agissantes sur leurs histoires, ce sont elles qui demandent à ce que le duo de cinéma réalise un film sur leur troupe, Panorama Barsha.
Pendant quatre ans, les cinéastes filment Magda, Haidi, Monika, Marina, Myriam, Lydia et Youstina, déplaçant le regard culturel de l’Égypte – habituellement centré autour d’Alexandrie ou du Caire – sur un village de la minorité religieuse copte. Pourtant qu’elles soient théâtrales, musicales ou dansées, les ambitions artistiques des filles ne manquent pas. Grâce au temps déployé pour le tournage, le public peut rencontrer la troupe dans ses répétitions, assister à l’envers du décor de ses prestations, ainsi que progressivement accéder à l’intime de ces femmes en construction, au-delà du groupe, dans leurs relations amoureuses et familiales. Les cinéastes ont également pu habituer les villageois·es à la présence de la caméra lors des performances des filles, qui ont lieu dans la rue, où elles interpellent les passant·es, toustes autant qu’iels sont, à s’arrêter pour les écouter.
Les costumes, les rôles attribués, les chorégraphies et les histoires inventées, le théâtre des filles du Nil se situe à la jonction entre le jeu d’enfants et la tribune politique. Lucides, clairvoyantes, transgressives, bien que si cruellement jeunes, elles sont extrêmement conscientes du caractère politique de leur corps, de leur vie. La scène de théâtre, improvisée, créée parce qu’elles en sont le cœur, devient un espace de survie où le jeu d’actrice rencontre le « je » de l’individu.
Si l’on excuse parfois les idées arrêtées, arriérées, par l’époque ou le climat social et politique dans lequel on grandit, ces jeunes femmes qui détonent dans leur environnement rappellent qu’il est tout à fait possible de se rendre compte de l’injustice dans laquelle l’ « être femme » les plongent. Darbouka sous le bras, en scandant et en tapant dans leurs mains, elles descendent la rue et appellent les villageois·es – femmes, enfants, hommes – à venir écouter. Cette assemblée, parfois hostile, souvent curieuse, les encercle et les observe. « Toi, ta fille, tu l’as forcée à se marier ? », « Toi, tu es heureuse ? », « Et toi, tu t’es mariée par amour ? », « Les robes c’est immoral ? », « Une fille ne peut pas choisir son partenaire mais un homme peut multiplier les conquêtes ». Pas besoin de livre de théorie féministe ni de professeur·e aguerri·e pour leur faire ouvrir les yeux, elles posent les questions qui dérangent, les questions de leur vie quotidienne, à celles et ceux qui imposent ces règles absurdes depuis bien trop longtemps. Elles interrogent et donnent la parole à leur public, le rendant complice, partie prenante de la scène qui se déroule devant lui.
Autant par leur courage que par leur finesse, manifestés alors qu’elles sont au centre des regards, les filles inspirent, font sourire, rayonnent. Mais c’est également dans leur humour, leur capacité à se réapproprier les railleries et les insultes pour transformer la honte qu’on tente de leur inculquer en ridicule, qu’elles sont si brillantes.
Mais les filles deviennent des femmes. Leur fougue et l’incandescence de leur jeunesse se font petit à petit étouffer. En anglais, le film s’intitule The Brink of Dreams (que l’on pourrait traduire par « Au bord des rêves »), et les cinéastes ne se privent pas de quelques mises en garde subtiles : chat noir et verre brisé – magie du montage ou du réel ? – qui déjà nous suggèrent que leurs répétitions de théâtre ne pourront pas les sauver de l’inéluctable vie normée qui les attend au dehors. Même Majda, leadeuse et metteuse en scène inspirée, menace de baisser les armes.
Mais, si elles ne parviendront sûrement pas à briser en une génération le cycle de violence, leurs rondes passionnées n’auront pas été vaines. D’autres filles nourries par leurs éclats viendront après elles, et iront plus loin encore.
Un son : Écoutez les filles du Nil chanter !
« Mon corps n’est pas un péché
Mes vêtements ne sont pas le problème
Je ne peux pas marcher librement
Je ne peux pas porter de robe
Je ne peux pas porter de robe !
Mon corps n’est pas un péché
Mes vêtements ne sont pas le problème
Le harceleur est un lâche
Le harceleur est un lâche !
Le harceleur a tort
Le harceleur a tort ! »
Un texte : C’est le premier article de Blanche Devillers, et on espère que ce n’est que le début d’une longue série !
Un visuel : Julie Savoye, toujours à ses pinceaux, s’inspire d’un moment où les filles discutent dans les champs. Une robe dont le motif part de fleurs enfantines pour glisser vers les filles songeuses…
Un film : Les Filles du Nil est le deuxième long métrage documentaire réalisé par le binôme Ayman El Amir et Nada Riyadh. En 2016, Happily Ever After avait été présenté en avant-première au IDFA. Les cinéastes rencontrent la troupe Panorama Barsha en 2017, et commence un tournage de quatre ans en 2018. En 2024, le film tourne dans de nombreux festivals comme les Etats Généraux du film documentaire, le Festival de Cinéma de Douarnenez, le Cinemed, ou encore l’IDFA. Il est présenté en compétition long métrage à la 63e Semaine de la critique pour sa première mondiale, où il décroche L’Œil d’or, qu’il partage avec Ernest Cole, photographe de Raoul Peck.
Le film est sorti en salle le 5 mars 2025 mais il sera projeté à Paris le 26 mai 2026, en présence des cinéastes, lors des Ciné-Dialogues Afrique de l’Humathèque au Campus Condorcet !