Portail hors champ dont on n’a que le coin supérieur gauche. J’imagine que c’est seulement un lampadaire dans la vraie vie mais j’aime bien l’idée que le paysage en arrière-plan nous soit interdit. On y voit des prairies onduleuses qui seraient toscanes, avec des vignes bien sûr et peut-être une tâche marron qui correspondrait à un travailleur en pleine inspection des ceps. Il aurait l’œil affuté et là où l’on voit de la douceur dans les paysages lointains, imaginant par exemple toujours l’herbe d’une douceur infinie, lui aurait la tête dans le guidon, les pieds dans la terre sèche et n’aurait comme guidon que l’obsession de tuer le mildiou ou n’importe quelle nouvelle maladie qui pourrait nuire à la qualité de son chianti.
On verrait donc ces belles petites collines mais lui verrait leur dénivelé et les crampes qu’il lui colle aux mollets. On verrait un champ uniforme avec de belles lignes bien parallèles et lui entendrait les frelons en recherche de raisin abandonné. On imaginerait le goût du vin – voire même qu’on serait en train de le siroter dans un verre lui rendant honneur – et lui aurait les naseaux dans le fumier et autres amendements qui rendent à la merde ses lettres de noblesse.
Et peut-être bien que ce serait pas chez lui à cet homme-là. Il les auraient, la connaissance et la passion de la vigne, mais elles ne lui profiteraient que partiellement. Sa maison, elle serait de notre côté de la grille. Lui, la grille, il la franchirait après le ptidèj et avant le dîner, le temps de gagner de quoi faire les deux. Vous voyez l’idée ? Ce lampadaire, ce serait peut-être celui qu’il regarde entre deux pieds en pensant avec hâte au moment où il sera allumé, coïncidant irrévocablement avec son retour au bercail. Comme une grande horloge sans heure qui n’indiquerait que liberté ou travail.
Philosophe qu’il est, il se fraierait un petit chemin non battu par le tripalium. A la manière d’un gars de Baumugnes, il partirait un jambon sous le bras et une bouteille de pif dans l’autre main, par souci d’équilibre. Le jambon serait ce qu’on appelle braconné, mais dans le fond notre bon personnage l’aurait chapardé sur les terres du village, ce qui dans telle juridiction serait considéré comme légal.
Oui, il serait juriste quand le propos l’en arrange.
Le vin serait de sa main. Un nectar réalisé au compte-goutte à la manière d’un facteur Cheval. Une grappe par ci, chinée à même le ceps du proprio ou au fil de ses balades dominicales. Voire même dans son jardin directement. Parce que notre compère, habile de sa main verte, aurait été assez malin pour planter sa propre vigne le long de sa propre maison, qu’il partagerait sans doute avec une douce Marie. N’y voyez aucune ressemblance avec des personnages préexistants, le prénom étant donné à une bonne part de la population pendant un certain temps. A la limite, dites-vous que c’est pour l’image de sainteté qui embaume le lieu.
Et donc il est dans son luxe que personne n’imagine. C’est le passereau qui a repéré l’arbre aux beaux fruits auquel personne d’autre ne prêtait attention. C’est celui qui a décidé de transgresser l’emmerdement. Pas d’en faire le minimum comme médisent les langues mais plutôt d’en tirer le maximum. Cette colline où seul il travaille à une production que nul ne boira parmi les siens, il la porte en lui. Il la connait, la raconte à l’envi.
Il y a une seule partie qu’il maintient dans le secret, toutefois. Il n’y aurait pas d’histoire sinon.
Vous aurez remarqué qu’on voit le paysage depuis le haut de la grille. Cela permet de distinguer, au-delà de la colline, l’endroit où point le rouge en fond de vallée. Ce que j’ai envie d’appeler le pseudo Colorado. Il est là, sur emprise de ce qu’il voit, de ses terres. J’ai dit Colorado, d’autres disent Sauron. Dites comme vous voudrez.
Giovanni, on l’appellera ainsi, il s’en fout. Et si on lui demande à quoi ressemblent ses habitants, quelles sont leurs mœurs, il ne dit pas qu’il ne sait pas. Ce serait mentir. Il dit on s’en fout en vous regardant de son œil bleu vert. Il dit ça puis il vous refait le niveau en disant goûte plutôt le vin que je leur ai repris.
Un son : Stay de Pink Floyd, sur l’album Obscured By Clouds qui constituait la bande-son du film de Barbet Schroeder. Enregistré au mythique château d’Hérouville.
Un texte : Nils Savoye
Un visuel : Aquarelle de Julie Savoye
Un texte, quel texte ? Julie Savoye a scanné toutes ses aquarelles de 2025 et les as mises à disposition de L’Escamoteur. Le principe ? Prenez une aquarelle dans son catalogue et voyez quel texte elle vous inspire. Ecrivez-le, ce texte, puis envoyez-le nous avec une musique en prime à contact@lescamoteur.fr
Il y a toutes les infos ici si jamais et toutes les aquarelles de Julie là.