Filmer le flamenco

Filmer le Flamenco. Un visuel de Marion Piauley pour L'Escamoteur.

Filmer le Flamenco. Un visuel de Marion Piauley pour L'Escamoteur.

J’étais entré dans ce bar industriel de Séville. La chaleur du mois de juin nous cassait en deux et bien que malade j’avais trouvé mon salut non pas dans le repos sinon dans une bière partagée avec des amis plus ou moins anciens. J’avais déjà frissonné en écoutant une guitare de flamenco. J’avais déjà éprouvé la communion créée par cette musique populaire. J’avais déjà entendu une foule d’Espagnols suivre en tapant des mains ou en chantant les envolées lyriques de cette même guitare menée par ce même guitariste. Ça je l’avais vécu mais mes amis, eux, n’en connaissaient que le mythe. Armés de nos bières et de notre amitié à toute épreuve, nous nous étions donc approchés de cette guitare qui résonnait au fond d’un bar aux plafonds de taule. Un grand-père y imposait un silence religieux en grattant méthodiquement les six cordes de son engin. Sa fille, d’une trentaine d’années, dansait en mimant la cueillette de pommes mangées instantanément. Dans sa robe à froufrous rouge et noire, son bassin jouait de droite à gauche dans une mimique sensuelle. Ses habits, son maquillage et sa coiffe faisaient d’elle une femme, une femme fatale digne des films d’Almodovar. Les charmes de la danse opéraient. Ses pieds battaient le sol frénétiquement. Ses mains ondulaient avec douceur tandis que ses bras dessinaient des S naissant à l’aurée d’étoiles invisibles et mourant sur ses lèvres pulpeuses.

SCÈNE DE VOLVER OÙ PÉNÉLOPE CRUZ CHANTE ET C’EST TRÈS BEAU

Emu et amusé, le public observait une petite d’à peine dix ans. Cadette de cette gitane lignée, elle imitait cette belle femme qui sans doute était sa mère. Des rotations maladroites, une recherche perpétuelle de l’équilibre ; elle luttait dans son touchant mimétisme. De la musique ? Un enfant qui danse en rigolant ? L’impression de vivre quelque chose d’authentique ? Pour sûr, de la cinquantaine de badauds qui formaient le public, comptez bien dix personnes qui ont sorti leur téléphone pour filmer et graver dans la roche ce moment qu’on croirait unique en son genre. Unique, il l’était. L’étouffante chaleur, l’amertume de la bière, son odeur mêlée à celle de la sueur et du goudron chaud, le flamenco et enfin cette danse : les cinq sens de tout un chacun étaient monopolisés par cette expérience qui se voulait totale. Quid de la vidéo qu’on en fait ? Elle fait croire à la transparence mais n’est qu’une pâle copie de l’ineffable réalité. Elle semble être fidèle à l’expérience mais, déjà, elle éclipse l’odorat, le toucher ainsi que le goût pour ne retenir que l’ouïe et la vue. Surtout, c’est un témoignage qui coûté puisque loin de se concentrer sur la seule prestation et qu’elle offre, le filmeur improvisé se concentre sur son appareil. Tentant parfois de cadrer au mieux, la plupart du temps il se contente avant tout de limiter la casse, embarrassant les autres et s’embarrassant lui-même.

VIDÉO AVEC UNE SUPERBE ET DRÔLE ANALYSE DE LOUIS CK

J’en viens donc à la conclusion de cette tirade, ou plutôt aux conclusions. Avant toute chose, allez voir un concert de flamenco si vous allez en Andalousie. Ensuite, regardez Volver. Enfin, soyez égoïste et suivez les conseils de Louis CK. Les films que vous réalisez nuisent à votre expérience et la plupart du temps, ne séduisent que trop peu votre public potentiel. Je ne suis pas sûr que ce texte aura plus de succès mais j’ai pris du plaisir à l’écrire sur l’autoroute qui me ramenait à ma douce Normandie. Ajoutez, racontez, créez, impliquez-vous, sachez attiser la curiosité plutôt que satisfaire des envies stériles. Partagez ce qui mérite de l’être et demandez-vous, toujours, comment laisser votre empreinte et orienter le monde dans le sens que vous souhaitez lui donner.

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