De A à Z, l’alphabet muet des Monaco

Dans cette famille, les vingt-six lettres de l’alphabet ont été retranscrites en gestes manuels. Si une personne pince la peau de sa gorge entre son pouce et son index, c’est un “E” qu’elle veut dire. Si elle pose ses index et majeur droit sur sa main gauche (comme ci-dessus), c’est un “N” qu’elle vous adresse. Il en va de même pour les vingt-quatre autres lettres, de A à Z, qui forment ainsi une sorte de javanais physique, utilisé à l’origine seulement par les femmes de la famille. Voici l’histoire de cet alphabet muet vue par trois de ces femmes : Moutie la grand-mère, Valérie la mère et Marie la petite-fille.

La lettre E de l'alphabet muet des Monaco
La lettre E

Valérie et Mamie Renard au marché

Mamie Renard, c’est ainsi qu’on l’appelait, c’est ainsi qu’elle réapparaît par fulgurances dans ma mémoire : son œil rieur, son esprit taquin, sa langue bien pendue, peau de loup sur le bras…

Ma grand-mère, la maman de ma maman pour qui j’étais le dernier enfant tardif m’a livré ses secrets de fleurs, d’oiseaux, de cuisine, de jeux et de fourberies…

Elle m’a initiée à cet alphabet familial, cette langue muette “à nous”, surtout les femmes de la famille, pouvoir secret, connivence d’un même clan.

Notre “langage” nous servait entre autre à “gossiper” allègrement quand nous étions au creux des foules : la messe, les fêtes, les boulevards, les magasins… mais nous en profitions surtout au marché : sans sms possible dans les années 70, communiquer à distance sur les prix, les bonnes affaires dénichées c’était déjà rigolo mais, plaisir suprême, surtout, surtout, se moquer du fichu de la voisine, de ses chaussettes moches, de son rouge mal mis ou de sa dentition simiesque…de sa moustache, de ses verrues, de son gros cul !

La lettre Q de l'alphabet muet des Monaco
La lettre Q

Moutie et Valérie se disent au revoir

Lorsque nous étions enfants, ma sœur et moi, maman nous avait appris ce moyen de communiquer. Nous étions fières de ce langage secret… personne ne nous comprenait… ni ne nous entendait !

A mon tour, j’ai appris cela à ma fille. Nous nous en servions de temps en temps par jeu mais parfois cela nous a vraiment été utile quand nous étions dans un groupe mais trop éloignées l’une de l’autre par exemple.

Quand, bien petite, elle est partie pour la première fois en colonie de vacances, elle, déjà montée dans le car et moi, restée sur le trottoir, nous pouvions nous “dire” encore tendresse et amour, devant les yeux ébahis des autres enfants, le nez collé aux vitres qui nous voyaient agiter nos mains en riant. Un excellent souvenir parmi d’autres.

Marie et Valérie font la lettre R de leur alphabet muet
Marie et Valérie font la lettre R

Marie initie ses amies dans la cour de récré

Alphabet de femmes-enfants, alphabet de sorcières, voilà notre héritage de fortune transmis de génération en génération. Faute d’avoir un nom de famille commun nous avons opté pour une langue cryptée rien qu’à nous.

C’est ma maman qui me l’a appris, ma douce maman, pour prolonger les adieux des départs en car. Pour continuer de se dire « je t’aime » par les mains plutôt que de risquer de le souffler entre ses lèvres sans que l’autre ne comprenne. Croyez-moi, c’était important de négocier habilement la place côté fenêtre. Très important.

J’ai eu l’idée d’initier mes meilleures copines dans la cour de l’école primaire. C’était la possibilité de poursuivre nos bavardages incessants en classe que la maîtresse avait tenté de faire cesser en nous séparant les unes des autres. Le hic c’est que tout prenait un temps fou à dire quand chaque signe n’est qu’une lettre et qu’elle finissait par nous demander ce que diable nous fichions le dos tourné à faire de grands signes à l’autre bout de la classe. Mais nous restions silencieuses, et il lui était impossible de nous accuser de quoi que ce soit. Victorieuses de cette découverte, nous avons utilisé cette langue pendant toute notre scolarité, passant au travers des mauvais commentaires sur le bulletin.

Nous l’avions quelque peu modifié et certaines lettres des photos ne correspondent plus à leur signe initial. Mais n’est-ce pas le propre de la langue vivante que d’évoluer au fil du temps ? Et qui sait ? peut-être que ma fille s’appropriera cet alphabet à son tour, et donnera un nouvel accent à notre nom de famille féminin.

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Un son : Une playlist participative de musiques épelant des mots ou jouant avec l’alphabet. Avec Serge Gainsbourg, Princess Nokia, Ottawan, Them et plein d’autres. Vos titres sont les bienvenus à contact@lescamoteur.fr

Un texte : Anne-Marie Monaco dite “Moutie”, Valérie Lorthiot et Marie Lacroix

Un visuel : C’est ici Marie Lacroix qui nous montre les combinaisons de cet alphabet muet. Les photographies, argentiques, ont été prises et développées par Nils Savoye.

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